Pourquoi nous aimons gravir les montagnes par Marco Troussier

Publié par Pierre MACIA le

Le livre est beau. L’iconographie
souvent tirée de l’Alpin Club Library est remarquable. Elle enrichit le propos
de Marco, le soutient, l’embellit. Le texte seul aurait été sans doute trop austère.

Ces images de grimpeurs des années trente,
encordés à la taille, en vestes de toile et pantalons de laine, sont toujours aussi
émouvantes. Il existait donc une escalade AVANT ? Avant l’arrivée du Net, de
Youtube, des vidéos à profusion, des grimpeurs survolés par des drones, des
dévers sans fin, des gymnastes, des athlètes, des Everest redoublés en une
semaine ?

AVANT…

Ce n’est pas un livre de poésie et ce n’est pas un livre de philosophie. C’est la réflexion de quelqu’un dont c’est
la vie. Ni plus ni moins.

« Moi, ma vie c’est la
montagne. Je me suis construit autour de ça. Il n’y a pas de raison que ça s’arrête »,

dit un survivant de l’Annapurna dans le prologue, « visage émacié, mains
entourées de pansements énormes… »

Pour Marco Troussier, on sent
bien que toute sa vie est là, résumée en une soixantaine d’entrées, couchée à plat
sur 220 pages. Il s’est construit sur les cascades de glace, dans les meringues
des séracs, au fond des dièdres de granits fauves, suspendus aux gouttes d’eau existentielles
de Pichenibule ou du Vent des Errances.

« Et si on allait en
montagne pour se construire de beaux
souvenirs, des souvenirs du beau, de
l’immaculé, du lumineux ?
Le livre des émotions physiques
et esthétiques, voilà comment on devrait nommer un récit de course. » (p 71)

ou encore,

« Le quotidien manque de
piment, c’est pour ça que je vais en montagne. »
(Pierre Beguin)

Finalement, Marco Troussier comme
tout alpiniste n’est bien que là-haut « (il le veut, il le souhaite, il l’espère,
il le rêve) pour ressentir les émotions bienfaisantes qu’il y a déjà éprouvées… »

Du A de Air au Z de la Meije, il
nous balade dans son imaginaire, ses souvenirs, ses doutes d’être homme et alpiniste, le tout est largement imprégné d’une culture historique. Son attachement à
la beauté du monde se lit presque à chaque page et la fragilité de l’homme devant la puissance
de la nature transperce toujours. Parce que gravir les montagnes n’est pas
simple. Ça demande l’acharnement physique et spirituel d’une quête quasi mystique.

Nous
aimons gravir les montagnes mais elles n’ont pas besoin des hommes. Cette quête, en vérité, est épuisante (Donnez-moi un autre corps, dit Kurt Albert, celui-ci est usé mais ma motivation est intacte). On peut y mettre tous les mots qu’on veut, même
les plus beaux, grimper sur les montagnes c’est s’arracher au quotidien, s’affranchir
de la peur, sortir de sa carapace de confort. Pourquoi aimons-nous gravir les
montagnes alors que l’on pourrait rester chez soi tranquillement assis dans son canapé ?

Ce beau livre tente d’y apporter
une réponse. Marco Troussier cite souvent Gaston Rebuffat. C’est vrai que l’on
retrouve cette tendresse et cet amour que Rebuffat portait à l’alpinisme, cette
candeur juvénile et ce regard plein de grâce.

Comme disait Rebuffat, finalement, c’est
quand l’alpiniste a posé son sac qu’il parle le mieux des montagnes.

Rappelons-nous la dernière phrase
des Conquérants de l’inutile de Lionel Terray : « Si vraiment aucune
pierre, aucun sérac, aucune crevasse ne m’attend dans le monde pour arrêter ma
course, un jour viendra où, vieux et las, je saurai trouver la paix parmi les
animaux et les fleurs. Enfin je serai le simple pâtre qu’enfant je rêvais de devenir.
»

Marco Troussier a repris ce
flambeau là. Il est encore jeune, en pleine forme et à l’écriture de l’alpinisme moderne, en France, il manquait un auteur qui transmette cette formidable passion.
A lire d’urgence, pour qui aime les mots sensibles et l’action essentielle.


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